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L'héroïsme dans l'Iliade : la profondeur mélancolique d'une lumineuse évidence Yves Touchefeu |
Note : cet exposé a été
présenté à Rabat, en septembre 2000, lors d'un
séminaire réunissant des professeurs enseignant le
français en classes préparatoires scientifiques.
Le Maroc a
construit depuis plus de dix ans un réseau de classes
préparatoires scientifiques préparant à la fois
des concours marocains et les concours aux grandes écoles
françaises.Le programme de ces classes marocaines est le
même que les classes françaises.
Le thème de français était pour
l'année 2000-2001
« l'héroïsme », et réunissait
l'Iliade (chant XI-XXIV), La Chartreuse de Parme de
Stendhal, et Henry V de Shakespeare.
Plan
I. Une
épopée lumineuse
1.
L'excellence.
1. « aien
aristeuein ».
2. L'excellence des héros.
3. Héros épiques et
héros cultuels.
4. La prouesse héroïque :
l'aristeia.
5. Les deux champs de l'excellence.
2. La gloire.
1.
Le kléos.
2. Le kûdos.
3. L'eukhos.
3. "Crainte et tremblement du guerrier".
4. La parole qui célèbre l'excellence et fait rayonner
la gloire.
1. La parole épique.
2. Ce que diront « les hommes
à venir ».
3. La mise en scène de la parole
poétique.
4. Le chant d'Achille.
II.
L'excellence d'un temps héroïque
1.
L'excellence : une qualité partagée.
2. L'éclat des désignations formulaires.
3. L'omniprésence des dieux.
1. Les dieux sont des acteurs
constants.
2. Toutes les actions des hommes
résultent des interventions divines.
4. Hommes et dieux : la communauté épique.
1. Echanges et cadeaux.
2. Signes et présages.
3. Filiations.
4. Proximité et rivalités.
5. La plénitude cosmique de l'être.
1. Les grands rythmes du cosmos.
2. Le rôle des comparaisons.
3. La vie
« immédiate ».
III.
Achille et Hector : la tragédie de l'excellence
héroïque
1. Deux
formes d'excellence.
1. Deux filiations différentes.
2. Achille, le meilleur des
Achéens.
3. Hector, le protecteur de Troie.
2. Le prix douloureux de l'impérissable gloire.
3. Le rayonnement de la mort.
1. L'imminence d'une mort
annoncée.
2. L'éclat de la belle mort et la
honte du cadavre outragé.
3. La seule immortalité : celle
de la célébration épique.
4. La tragédie de l'héroïsme.
1. La colère d'Achille.
2. Les erreurs d'Hector.
3. L'aveugle fureur du
héros.
5. La
fragilité de la vie.
1. L'obscurité du destin.
2. Les errances de l'erreur.
3. Le désir des larmes.
4. « La mélancolie
d'Homère ».
Bibliographie
L'héroïsme
dans l'Iliade :
la profondeur
mélancolique
d'une lumineuse évidence
Tout
lecteur de l'Iliade est sans doute d'abord frappé par
ce constat : l'héroïsme apparaît comme une
disposition première et relève d'une évidence
naturelle.
Cette lumière héroïque est d'autant
plus saisissante qu'elle ne se concentre pas sur une figure
singulière qui se détacherait d'un univers terne et
médiocre. L'héroïsme est général, et
si l'on peut dire, le monde lui-même est un monde
héroïque.
Pourtant cette grandeur et cet éclat sont
meurtris par la douleur, le désastre, l'erreur :
l'Iliade célèbre l'héroïsme mais
nous fait mesurer aussi la fragilité des hommes : le
poète nous dévoile la tragédie de
l'héroïsme.
2. L'excellence des
héros.
Le grec a aussi un mot dont dérive directement le
mot français héros : ce mot grec
hèrôs est d'un usage moins fréquent dans
l'Iliade que l'adjectif aristos et son dérivé
verbal, mais nous l'entendons tout de même assez souvent, et
plutôt dans des contextes solennels.
C'est le cas par exemple à l'ouverture de
l'Iliade (vers 4) quand le poète évoque
« cette détestable colère qui jeta en
pâture à Hadès tant d'âmes fières de
héros » [hèrôôn
psukhas : des âmes de héros].
Au chant XXIII, 151, Achille déclare sur le
tombeau de son ami : « Au héros Patrocle
[hèrôi Patroklôi] je veux offrir ma
chevelure ».
Deux vers intéressants réunissent ces deux
termes : aristos et hèrôs. Thétis pleure le
malheur de son fils, en XVIII, 54-57, en disant (traduction Paul
Mazon) : « mère infortunée d'un preux,
j'ai donné la vie à un fils, puissant et sans reproche,
le plus grand des héros ». Le plus grand des
héros : le grec présente bien là le mot
hèrôôn. L'expression mère infortunée
d'un preux est la traduction d'un remarquable et étonnant mot
grec composé : dus-aristo-tokeia. C'est un adjectif
féminin qui dit que Thétis a enfanté (tokeia) un
enfant d'excellence (aristo) de façon malheureuse (c'est le
sens du premier élément dus).
3. Héros épiques et héros cultuels.
Le terme hèrôs renvoie par ailleurs
à un usage religieux répandu dans la Grèce
archaïque. Les cités se donnaient volontiers un
ancêtre prestigieux, un hèrôs auquel on rendait un
culte.
On trouve dans l'Iliade une formule
récurrente qui semble rappeler cet usage cultuel. On voit des
personnages qualifiés par cette expression : le peuple
les honorait comme un dieu. C'est le cas en V, 78; X, 33 (pour
Ménélas); XI, 58 (pour Enée); XIII, 218; XVI,
605; XXII, 394 (pour Hector).
4. La prouesse héroïque : l'aristeia.
S'il n'existe pas de mot grec dérivé de ce
mot hèrôs pour dire l'héroïsme, on
voit apparaître (après Homère) un mot
aristeia (dérivé de aristos), qui signifie
l'action héroïque, l'excellence mise en acte, sur le
champ de bataille. Les commentateurs de l'Iliade ont ainsi
présenté depuis très longtemps le chant XI comme
l'aristeia d'Agamemnon, et le chant XVII comme l'aristeia de
Ménélas.
5. Les deux champs
de l'excellence héroïque.
Cette excellence se manifeste essentiellement dans le
combat (makhè), et dans cette forme spécifiquement
héroïque qu'est le duel, dans lequel les deux adversaires
s'affrontent d'abord avec la lance. Mais l'excellence se
donne à aussi à voir dans l'assemblée
(l'agorè) qui réunit l'ensemble des guerriers, et le
conseil (la boulè) qui réunit les chefs. Certains
excellent dans le conseil plus que dans la bataille, certains valent
mieux par leurs avis que par leur présence au combat. Achille,
emporté par sa colère, décide de retirer dans sa
baraque : on ne le voit, dit le poète, « ni
à l'assemblée qui donne la gloire, ni au
combat » (I, 490-491).
L'excellence dans le combat se donne à voir aussi
dans l'excellence des armes. De nombreuses pages font de l'armement
du héros un spectacle admirable. Par exemple, au début
du chant XI (consacré à l'aristeia d'Agamemnon), nous
voyons le roi achéen revêtir ses armes. Les images des
vases grecs ont souvent traité ce moment d'entrée dans
l'effectivité héroïque.
Achille a des armes exceptionnelles, immortelles. Quand
Hector revêt les armes d'Achille, portées par Patrocle
qu'il vient de tuer, Zeus lui reproche d'avoir revêtu les armes
divines d'un héros (trad. Paul Mazon). Le texte grec dit
exactement : les armes immortelles d'un homme d'excellence
[andros aristèos] (XVII, 211). Et le chant XVIII est
essentiellement consacré à la description (ekphrasis)
de ce bouclier exceptionnel, uvre d'art sans pareil, que forge
Héphaïstos pour que Thétis le remette à son
fils.
Cette excellence ne met pas réellement en jeu un
effort de maîtrise de soi. Ces héros ne méditent
guère sur le passé et ne se livrent pas aux vertiges de
l'analyse intérieure. L'essentiel de leur être est dans
cette grandeur qui s'exprime avec éclat, et dans un mouvement
spontané, sous le regard d'autrui. Cette excellence appelle
naturellement la célébration : elle appelle la
gloire.
2. La
gloire.
Trois mots grecs disent ce que le français
traduit par le mot gloire, ce sont les mots kléos,
kûdos, eukhos. Il se trouve des centaines d'occurrences de ces
trois mots, qui reviennent comme un leitmotiv dans des expressions
formulaires.
1. Quelques exemples pour le mot kléos.
Hector, en VI, 444-446 : « J'ai appris
à être brave en tout temps, et à combattre aux
premiers rangs des Troyens, pour gagner une immense gloire
-méga kléos- à mon père et à
moi-même. »
Ramener les armes de Patrocle, c'est gagner une grande
gloire -méga kléos- (XVII, 131).
Hector, sur le point de mourir, en XXII, 304-305 :
« Je n'entends pas mourir sans lutte ni sans gloire
-akleiôs (adverbe avec un préfixe privatif
[a])-, ni sans quelque haut fait, dont le récit
parvienne aux hommes à venir. »
Le mot Patroklès associe deux radicaux :
Patro, père, et cet élément klès qui est
immédiatement lié au mot kléos. Patrocle est
celui qui fait la gloire de son père. On trouve dans le chant
IX, 556, une certaine Kléopatre, qui amène
Méléagre au combat. Elle est elle aussi la gloire de
son père : Kléo-patre.
Au nom kléos correspond l'adjectif klutos, ou
kleitos. Thétis par exemple va chercher dans l'Olympe des
armes glorieuses, kluta teukhéa, pour son fils Achille (XVIII,
144 et 147).
Ce mot kléos donne par ailleurs son nom à
la muse Clio, la muse de l'histoire, comme si l'histoire était
faite de cette renommée laissée par les hommes, comme
si la fonction de l'histoire était de célébrer
la renommée des hommes.
2. Le mot kûdos désigne l'aura magique, sacrée,
divine, qui entoure le héros dans son action.
On rencontre très souvent cette expression
formulaire : le combat qui donne la gloire (le kûdos).
-Une expression parallèle évoque l'assemblée qui
donne la gloire.
Zeus, comme d'ailleurs d'autres dieux, peut donner ce
kûdos à qui il veut.
Hécube, pleurant son fils, en XXII, 435, lui
adresse cette parole qu'il ne peut plus entendre :
« tu étais une immense gloire (mala méga
kûdos), quand tu étais vivant ».
3. L'eukhos.
Le mot s'entend souvent lui aussi (même s'il est
moins fréquent que les deux précédents). On le
trouve en particulier dans une formule définitive qu'on peut
prononcer juste avant d'engager le duel, comme le fait Ulysse devant
le guerrier troyen Sôque (XI, 445) : « Je te
déclare ceci : que, dompté sous ma lance, tu vas
me donner à moi la gloire (eukhos), et ton âme à
Hadès aux célèbres chevaux ». On
trouve les mêmes vers exactement en V, 653-655, dans la bouche
de Sarpédon, en encore en XVI, 625, où Mérion
s'adresse à Enée.
3. "Crainte et tremblement du guerrier".
Cette vaillance héroïque n'empêche
pas la peur. Si l'excellence des héros relève d'une
évidence première, la mort et la souffrance viennent
s'imposer en permanence parmi eux. La mort aussi est évidente,
comme le sont la peur de la mort et la peur de la souffrance :
« La mort si difficile et si facile », comme
l'écrit un jour le poète Paul Eluard.
Le poème nous fait voir avec une intensité
saisissante ces piques qui s'enfoncent dans le foie, dans le cou,
dans la bouche, dans le ventre, ces genoux qui défaillent, ces
membres que le bronze détache et ces têtes qui roulent.
La précision anatomique, nue, dépouillée, de ces
descriptions impose la vérité du corps souffrant et de
la mort brutale.
Il suffit de nous imaginer nous mêmes un instant
sur ce champ de bataille, sous les murs de Troie -ou ailleurs...-
pour percevoir l'imminence de cette blessure qui pourrait nous
déchirer et faire partir notre âme dans le royaume
d'Hadès. Dans le monde de l'Iliade, il est normal
d'éprouver le frisson de la peur. Et nous mesurons en effet,
par exemple, la peur de ceux qui voient Ajax s'apprêtant
à affronter Hector en combat singulier (VII, 215 sv.), la peur
qui fait frissonner Diomède devant Hector (XI, 345), la peur
d'Enée devant Achille (XX, 279), la peur des Troyens voyant
Hector (XX, 44 : une atroce terreur s'insinue dans les membres
de chacun), la peur d'Hector devant Achille (XXII, 136 sv.).
Le grec a un mot de prédilection pour dire le
tremblement (le frisson) du guerrier : le mot tromos.
4. La parole qui célèbre l'excellence et fait rayonner
la gloire.
1. La parole
épique.
Cette parole célébrante constitue ce renom
glorieux. Dans le chant XX, quand Enée affronte Achille, il
commence par lui dire longuement qui il est, quelle est sa naissance.
Ces présentations réciproques constituent un rituel
héroïque. Les combattants font retentir dans les mots
leur identité d'excellence (voir par exemple le remarquable
face à face entre le Grec Diomède et le Troyen Glaucos,
qui découvrent au fil de ces présentations
réciproques qu'ils sont liés par des rapports
d'hospitalité et qui renoncent au duel -VI, 119-236 :
c'est une page à lire !). Dans le chant XX, Enée
commence par dire à Achille : « nous savons
l'origine l'un de l'autre, nous savons qui sont nos parents : il
nous suffit d'ouïr les récits fameux des
mortels » (trad. Paul Mazon). Le grec dit exactement :
les paroles très glorieuses (prokluta épéa) des
hommes mortels. (prokluta est une forme intensive, superlative de la
forme adjective kluta).
Ce mot très simple, la parole (épos), les
paroles (épéa), et les formes verbales qui lui sont
liées sont très présents dans l'Iliade. Ces
termes sont issus d'une racine indo-européenne *wekw-, qui
signifie « parler » et qui se retrouve aussi dans
le mot latin vox, vocis, la voix. Et le mot grec épopoiia nous
rappelle que l'épopée est la mise en forme de
paroles : épo-poiia.
Les héros vivent ainsi entourés de cette
renommée lumineuse. Leur premier souci est de savoir s'il leur
restera, après leur mort, cette présence dans la parole
qui donne et préserve la gloire.
2. Ce que diront « les hommes à
venir ».
Au moment même du duel, en plusieurs moments, nous
entendons un héros évoquer les paroles que tiendront
plus tard les hommes, à son sujet. Ainsi Sarpédon, en
XII, 317-19 : « Chacun des Lyciens pourra dire :
ils ne sont pas sans gloire (aklees) les rois qui commandent dans
notre Lycie ».
L'évocation peut se faire sur un mode
négatif. Ainsi Hector, en XXII, 106-107 : « Je
ne veux pas qu'un moins brave que moi aille dire un jour : "Pour
avoir eu trop confiance en sa force, Hector a perdu son
peuple". »
3. La mise en scène de la parole poétique.
La parole du poète constitue dans son essence
cette parole vivante et célébrante.
Elle est inspirée par les Muses, auxquelles l'aède
(aoidos, le chanteur), demande à plusieurs reprises d'inspirer
son chant (XI, 218; XVI, 112-113...). On soulignera cette formulation
remarquable en II, 484-486 : « Muses, vous êtes,
vous, des déesses, vous êtes présentes à
tout et savez toutes choses. Nous n'entendons nous qu'une "rumeur"
telle que nous ne savons rien » Le mot ici traduit par
rumeur (et qui est traduit par "bruit" par Paul Mazon) est
précisément le mot kléos. Le poète dit ne
connaître par lui-même que la rumeur et le renom de la
gloire.
La voix de l'épopée interpelle à
l'occasion les protagonistes et vient tisser avec eux une relation de
proximité, amusée ou pathétique
(pathétique dans le chant XVI, où de nombreuses
interpellations viennent commenter l'imminence de la mort qui attend
Patrocle -vers 20, 585, 692, 744, 754, 812).
4. Le chant d'Achille.
Cette parole poétique se met elle-même en
abîme, et se projette dans l'éclat héroïque
qui accompagne Achille. En IX, Ulysse conduit une
délégation qui vient rencontrer Achille retiré
dans sa baraque, et le trouve en train de chanter (aeide), la cithare
à la main, « les exploits des
héros », comme le traduit Paul Mazon (vers 189). Le
grec dit : kléa andrôn, les actes glorieux des
hommes, ou la renommée des hommes.
II. L'excellence d'un
temps héroïque.
Nous venons de constater l'évidence de cette excellence
héroïque, constamment célébrée avec
des mots simples et forts. Nous pouvons maintenant élargir
notre regard. Cette impression même d'évidence et de
simplicité tient au fait que l'héroïsme est
naturellement à sa place, dans un monde qui est lui-même
intensément lumineux.
L'héroïsme n'est en rien une qualité d'exception qui permettrait d'échapper à un monde médiocre ou dégradé. Car dans l'Iliade, le monde est lumineux, le monde est héroïque. La lumière qui fait briller l'excellence héroïque donne aussi sa présence rayonnante au cosmos.
1. L'excellence
comme qualité partagée.
Nous avons relevé l'emploi récurrent de
cet adjectif superlatif aristos. Or ce mot est très souvent
employé au pluriel (et cet emploi pluriel est sans doute le
plus fréquent). Quelques exemples : Sarpédon
s'entoure de ceux qui lui semblent être des hommes d'excellence
(aristous, XII, 103 -Paul Mazon traduit : les plus braves). De
même Hector en XII, 194. En XIII, 43, les Troyens veulent
prendre les vaisseaux grecs et massacrer tous les hommes d'excellence
(pantas aristous -P. Mazon traduit : tous les
En XIII, 751, Hector demande à Polydamas de
retenir pantas aristous -P. Mazon traduit : tous les
héros). En XXIII, 236, Achille accueille en ces termes
Agamemnon et ceux qui l'accompagnent : « Atride et
vous, héros du camp panachéen » (trad. P.
Mazon pour aristêes panachaiôn).
Relevons encore cette expression unique, mais
remarquable : en XIV, 361, le dieu Sommeil va « vers
la race illustre des hommes » : epi kluta phul'
anthropôn (encore ici l'adjectif klutos, -kluta au neutre
pluriel). La renommée du kléos vient se porter ici sur
l'ensemble des hommes, sur l'humanité toute
entière.
L'excellence et la gloire ne sont donc pas dans
l'Iliade des qualités singulières et
distinctives. Elles caractérisent un état de
l'humanité supérieur à celui des hommes
d'aujourd'hui (qui seraient bien incapables par exemple de soulever
la pierre lancée par Enée contre Achille -XX,
286-287).
Il est vrai, tous les hommes qui sont là sous les
murs de Troie, ou dans la ville elle-même, ne sont pas dans ce
plein éclat héroïque. L'Iliade
évoque très rapidement les hommes du peuple, les
petits, ceux qui ne viennent pas au Conseil et qui ne comptent pas
dans la bataille héroïque. Et ce qui ne brille pas de
l'éclat héroïque n'a pas de vraie présence
dans l'épopée.
2.
L'éclat des désignations formulaires.
Les hommes d'excellence sont continûment
célébrés par ces désignations formulaires
qui font beaucoup pour donner son identité stylistique
à l'épopée homérique.
De chacun de ces héros (de ces aristoi andres),
le poète peut dire qu'il est aimé de Zeus (ou
d'Arès), rejeton de Zeus, nourrisson de Zeus, mortel semblable
à un dieu, égal à un dieu, ou beau comme un
dieu, intelligent et subtil comme Zeus, etc...
A l'occasion même, il est dit de tous ces hommes,
qu'ils constituent collectivement une race de demi-dieux
(hémithéôn génos andrôn, XII,
23).
Il serait ici utile de dire un mot sur la facture du
vers homérique. Ce vers, le vers épique, ne met pas en
jeu des rimes, mais des rythmes. Il présente une structure
métrique faite de l'alternance réglée des
accents et des syllabes longues et brèves, ce qui implique
d'agencer des éléments métriques.
L'élément métrique de base est
constitué de trois syllabes : une syllabe longue
accentuée, suivie de deux syllabes brèves.
Représentons ainsi ce rythme premier : -- v v. On
appelle cette unité un dactyle (les Grecs lui donnèrent
ce nom en pensant au doigt, une phalange longue suivie de deux
petites).Un vers est fait de la succession de six dactyles.
Voilà pourquoi on appelle ce vers épique
l'hexamètre dactylique.
La dernière des six unités ne compte pas
trois syllabes, mais deux (la syllabe ultime est "tombée"); la
première de ces deux syllabes est la longue accentuée,
et la seconde, qui constitue la dernière syllabe du vers, est
d'une longueur indifférente qui peut être longue ou
brève : notons-la par ce symbole [÷].
Un vers homérique présente donc cette
structure métrique de base :
-- v v / -- v v / -- v v / --v
v / -- v v / -- ÷
Comme en musique, une longue vaut deux brèves et
le poète peut remplacer un dactyle (-- v v ) par un
spondée, c'est-à-dire par un élement
constitué par deux longues (-- --), dont la première
est accentuée.
Il est de règle non pas absolue mais très dominante de
ne pas remplacer par un spondée le dactyle cinquième,
celui qui vient en avant dernière position. En fin de vers,
nous entendons donc dans la très grande majorité des
cas cette cadence rythmique : -- v v / -- ÷
Or, beaucoup d'expressions formulaires sont faites pour
venir occuper cette matrice finale. Voici par exemple une
série d'expressions qui ont toutes cinq syllabes (la
première syllabe, comme la quatrième, est longue et
accentuée, les deuxième et troisième syllabes
sont brèves, la cinquième est d'une longueur
indifférente :
isotheos
phos i-so-the-os phos mortel
semblable à un dieu
phaidimos Hector phai-di-mos
Hec-tor lumineux Hector
dios Achileus di-os A-chi-leus
divin Achille
Hectora dion Hec-to-ra di-on
divin Hector
daimoni isos dai-mo-ni i-sos
semblable à une puissance divine
pantes aristoi pan-tes
a-ris-toi tous les hommes d'excellence
Ce n'est là qu'un exemple très partiel
d'un fonctionnement général : la scansion
épique contribue puissamment à diffuser le rayonnement
de la lumière héroïque.
3.
L'omniprésence des dieux.
C'est là une donnée saisissante de
l'épopée.
1. Les dieux sont des acteurs constants.
Tous les événements de
l'épopée sont liés à une intervention
divine. Dans son architecture générale, l'action de
l'Iliade est déterminée par le vouloir de Zeus, qui
répond à l'intervention de la déesse
Thétis en faveur de son fils. Pour satisfaire la mère
d'Achille, Zeus a décidé que les Troyens imposeraient
de dures souffrances aux Grecs. C'est à Enée et
à Hector que Zeus donnera la gloire (le kûdos), pour un
temps seulement. Lorsque les bateaux grecs eux-mêmes seront
menacés, Patrocle, l'ami d'Achille, ira au combat,
où il trouvera la mort. Achille alors reviendra
dans la bataille, et il plongera les Troyens dans la
désolation. Dans le détail de ce plan
général, les dieux sont toujours présents. Mais
ils ne servent pas tous le dessein de Zeus. Apollon défend les
Troyens, quand Athéna ou Héra sont résolument du
côté des Grecs. Le sommet de cette présence se
marque dans les chants XX et XXI, où se déroule ce que
les anciens commentateurs appelaient la Théomachie, le Combat
des dieux.
Au moment décisif des grands duels
héroïques qui ponctuent l'Iliade, les protagonistes sont
toujours accompagnés par la présence de la
divinité. C'est le cas bien sûr dans l'affrontement
ultime, celui qui oppose Achille et Hector dans le champ XXII.
Apollon a protégé Hector tant qu'il l'a pu. Mais La
balance d'or du destin, sous le regard de Zeus, a marqué
l'heure de la mort d'Hector (XXII, 208-213). Apollon
immédiatement s'efface, et Athéna vient apporter son
aide à Achille, en trompant Hector...
On trouve une confirmation de cette présence
divine dans l'épisode des jeux funèbres, dans le chant
XXIII. On peut considérer tout cet épisode comme une
transposition, dans un registre apaisé et souriant, des
tensions déchirantes qui marquent l'épopée dans
son ensemble. Le duel d'Hector et d'Achille, accompagnés par
les présences antagonistes d'Apollon et d'Athéna,
trouve un écho dédramatisé dans la course de
chars de ce chant XXIII : Apollon, fidèle à son
ressentiment, fait tomber des mains de Diomède son fouet
brillant (383-384). Mais Athéna intervient aussitôt
(388-390) pour le redonner (comme elle avait ramené à
Achille la pique qu'il avait lancée sans toucher
Hector).
2. Toutes les actions des hommes et tout l'éclat de leur
énergie résultent des interventions divines.
L'action héroïque n'est pas seulement
déterminée par ces interventions divines qu'on pourrait
dire extérieures. Les sentiments déterminants
éprouvés par les héros leur sont toujours
inspirés par les dieux. Or ce qui est déterminant dans
la bataille, c'est l'énergie, c'est l'ardeur enflammée,
que le grec appelle le ménos. Et nous voyons en de multiples
occasions comment le ménos est insufflé par un dieu
dans le cur du héros (son thumos). C'est une
scène récurrente, que l'épopée chante
à plaisir.
Quand Diomède se lance dans la bataille, dans le
chant V, la déesse Athéna lui met au cur une
triple mesure de ménos tout en assouplissant ses membres,
« ses jambes d'abord puis plus haut ses bras »
(V, 121-143).
Glaucos, blessé, qui vient de voir mourir son ami
Sarpédon, en appelle à Apollon qui met le ménos
dans son cur (XVI, 528).
Quand Hector revêt les armes d'Achille (que Zeus
adapte sur son corps, parce que ces armes divines étaient trop
majestueuses pour lui), c'est Arès qui entre en lui, et
« ses membres à fond s'emplissent de vaillance et de
force » (XVII, 210 -212).
Dans la course qui l'oppose à Ajax, dans le
concours en l'honneur de Patrocle, Ulysse demande le secours
d'Athéna, qui lui insuffle une vigueur nouvelle :
« elle assouplit ses membres, ses jambes d'abord puis en
remontant ses bras » (XXIII, 772), et le poète
emploie ici exactement le même vers que celui que nous venons
d'entendre en V, 122, et qu'il avait aussi utilisé pour dire
l'action de Poséidon sur les deux Ajax, lorsqu'en les touchant
de son bâton il leur communique un « puissant
ménos » (XIII, 60) -c'est encore le signe de cette
relation d'écho qui relie les jeux du chant XXIII au reste de
l'épopée : tous les motifs épiques s'y
retrouvent dans un registre qui n'est plus tragique.
Ce ménos est une énergie qui n'est donc
pas spécifiquement humaine. On constate d'ailleurs que Zeus
insuffle ce ménos aussi aux chevaux d'Achille (XVII, 456) -le
verbe grec qui correspond au français insuffler est, ici comme
ailleurs, le verbe pneuein, dont est dérivé le nom
pneuma, le souffle. Le souffle du ménos est pareillement
insufflé encore aux chevaux et aux mules de Priam, lorsqu'il
rejoint la tente d'Achille (XXIV, 442). Et le poète
évoque aussi le ménos du soleil, qui risquerait de
dessécher le corps d'Hector mort si Aphrodite ne l'enduisait
d'une huile d'immortalité (XXIII, 184-190).
4. Hommes et
dieux : la communauté épique.
Cette présence du divin autour des hommes, et en
eux-mêmes est d'autant plus naturelle, d'autant plus
évidente que les hommes et les dieux sont très proches,
malgré la différence ontologique qui ne saurait
disparaître entre des êtres soumis à la vieillesse
et à la mort et des divinités immortelles. Hommes et
dieux constituent ce que nous pouvons appeler la communauté
épique.
1. Echanges et cadeaux.
Le sceptre d'Agamemnon, impérissable à
jamais (aphtiton aiei -II, 46 et 186) lui a été
donné par Zeus ( II, 102); il a été forgé
par Héphaïstos, tout comme les armes d'Achille. Les
premières armes d'Achille lui venaient de son père
Pélée, qui les avait reçues de Zeus lors de son
mariage avec la déesse Thétis.
Les chevaux d'Enée avaient été
donnés par Zeus à Trôs (V, 264). Ils ont
été pris à Enée par Diomède et
c'est avec ces chevaux que Diomède concourt au chant XXIII
(291-292).
Evidemment les dieux attendent que les hommes leur
rendent hommage, en respectant le rituel des invocations et des
sacrifices.
Dans l'épreuve de tir à l'arc, au cours du
chant XXIII (vers. 861 et sv.), Teucros oublie d'invoquer Apollon et
bien sûr il perd, alors que la victoire revient à
Mérion qui avait pensé à promettre au dieu une
glorieuse hécatombe : kleitèn
hékatombèn. Relevons à nouveau la reprise
apaisante d'un grand motif de l'épopée : quand ils
avaient érigé leur grand mur destiné à
protéger le camp et les bateaux, les Achéens avaient
oublié d'offrir aux dieux de glorieuses hécatombes,
kleitas hékatombas (VII, 460 et XIII, 6). Poséidon s'en
était offusqué et ce mur avait été pris
et brisé par les Troyens.
2. Signes et présages.
La présence des dieux se marque par de multiples
signes que les hommes attendent et demandent.
Un seul exemple parmi beaucoup d'autres. Dans le chant XXIV,
Hécube a très peur de voir son mari, le vieux roi
Priam, aller dans le camp des Grecs pour demander à Achille le
corps de son fils Hector. Elle enjoint Priam de demander à
Zeus de lui adresser un signe incontestable : l'apparition, sur
la droite, de l'aigle cher au plus puissant des dieux. Zeus entend
cette prière, il lance aussitôt son grand aigle noir,
que Priam et Hécube voient apparaître sur leur
droite : « ils ont tous deux une grande joie et en eux
le cur se fond » (XXIV, 287-321). Une telle
apparition ne relève pas du surnaturel pour Priam et
Hécube. Elle est attendue, elle est espérée,
elle est naturelle, parce qu'il est naturel que les dieux fassent
signe aux hommes.
3. Filiations.
Quand le poète célèbre les
héros en disant qu'ils sont les nourrissons ou les rejetons de
Zeus, il marque une filiation et donc une proximité
symboliques entre les hommes et les dieux. Mais au delà de ces
filiations métaphoriques, il existe aussi des filiations
réelles. Les dieux ont des enfants humains qui se battent et
qui meurent. Poséidon voit son petit-fils tomber dans la
bataille (XIII, 206). Arès pleure la mort d'un fils (XV, 111)
et Zeus lui-même a la grande tristesse de voir mourir son fils
Sarpédon ( XVI, 426 et sv.).
4. Proximité
et rivalités.
Dieux et hommes se trouvent ainsi dans une relation de
remarquable proximité.
Les hommes ne s'étonnent pas de voir brusquement
un dieu apparaître à côté d'eux.
Emporté dans sa colère contre Agamemnon, dans le chant
I, Achille est stupéfait de sentir une main qui se pose sur
ses cheveux blonds, mais quand il se retourne, il n'est pas surpris
de reconnaître Athéna à qui il adresse ces mots
abrupts : « Que viens-tu faire encore, fille de Zeus
qui tient l'égide ? » (I, 202).
Enée entend l'un de ses amis lui parler avec une
autorité saisissante : en le regardant en face, il
reconnaît Apollon qui s'était déguisé pour
l'approcher (XVII, 333-334).
Ces dieux peuvent être vivement interpellés
par les hommes, et même pour certains blessés dans la
bataille. Dans son aristeia du chant V, Diomède blesse
Arès, qui vient s'en plaindre à Zeus -il est vrai
qu'Athéna avait invité Diomède à porter
ce coup à Arès, et qu'elle l'aide beaucoup dans ce duel
(V, 825-887 -rappelé en XXI, 396-398). Sous le coup de cette
blessure, Arès avait poussé un cri terrible,
« pareil à celui que lancent au combat neuf ou dix
mille hommes engagés dans la mêlée
guerrière », et le frisson de la peur (tromos) avait
saisi Troyens et Achéens (V, 859-863). Auparavant, dans ce
même chant V, Diomède avait blessé Aphrodite, qui
était venue protéger son fils Enée (vers 829 et
sv.).
5. La plénitude cosmique de l'être.
1. Les grands
rythmes du cosmos.
Cette communauté qui réunit les hommes et
les dieux est inscrite elle-même dans le cosmos. La vie des
hommes et des dieux se trouve solidairement rythmée par le
cycle de la lumière et de la nuit.
A l'ouverture du chant XI, nous voyons Aurore se lever pour aller
porter la lumière « aux immortels et aux
mortels » -le même vers revient à l'ouverture
du chant XIX. Le soleil se couche à la fin du chant I, et Zeus
« prend le chemin du lit où sa coutume est de
dormir, quand vient le doux sommeil » (610). Et le chant II
commence par ce vers : « Dieux et hommes aux bons
chars de guerre dorment ainsi toute la nuit » (cette
formule se retrouve au chant XXI, 677-678).
Hommes et dieux sont pareillement soumis aux
élans du désir. Héra dit à Aphrodite, la
déesse de l'amour, qu'elle dispose de la tendresse et du
désir, par lesquels « elle dompte à la fois
tous les dieux immortels (pantas athanatous) et les hommes mortels
(thnètous anthrôpous) » (XIV, 198-199).
2. Le rôle des comparaisons.
Cette inscription dans l'ordre du monde, dans
l'évidence de la nature, est poétiquement
chantée par des comparaisons qui sont l'un des traits les plus
intensément caractéristiques du chant de
l'épopée. On parle depuis des siècles de ces
« comparaisons homériques », qui
saisissent par leur beauté et par leur prégnance, et
qui tissent ce réseau métaphorique insérant les
conduites héroïques dans l'ordre même du monde. Car
toutes ces comparaisons ont le même enjeu : associer les
actions et les pensées des hommes aux conduites animales et
aux phénomènes naturels.
Achille et Hector sont face à face dans le chant
XXII : « Tel l'aigle de haut vol, qui s'en va vers la
plaine, à travers les nues ténébreuses, pour
ravir un tendre agneau ou un lièvre qui se terre, tel
s'élance Hector. (...) Comme l'étoile qui s'avance,
entourée des autres étoiles, au plein cur de la
nuit, comme l'Etoile du soir, la plus belle qui ait sa place au
firmament, ainsi luit la pique acérée qu'Achille
brandit dans sa droite, méditant la perte du divin
Hector » (XXII, 308-320).
A la fin du chant XVII, pour dire la violence du combat
qui oppose les Troyens et les Achéens autour du corps de
Patrocle, le poète nous offre un remarquable bouquet de
comparaisons successives. Ces quarante vers conclusifs nous laissent
devant une explosion métaphorique. Le combat des hommes est
métamorphosé et grandi pour rejoindre ces luttes
primordiales qui sont constitutives de l'ordre du cosmos. La bataille
devient incendie flamboyant, torrent farouche, effort obstiné
des mules traînant une poutre dans la montagne et quand les
Achéens voient venir vers eux Hector et Enée, ils sont
comme « une nuée de geais et d'étourneaux,
criant à la mort, quand elle voit s'approcher
l'épervier » (XVII, 755-758).
Ces comparaisons donnent toute sa profondeur à ce
que nous avons appelé l'évidence héroïque.
La vie des hommes a la même simplicité et la même
intensité que la vie de la nature : nous avons le
sentiment d'être transporté dans un temps où la
vie avait la lumière de l'immédiateté.
3. La vie « immédiate ».
Une vie immédiate, c'est une vie qui se donne
comme immédiatement accessible dans toute sa profondeur, dans
la plénitude de son intensité. La vraie vie n'est pas
ailleurs. Elle est dans la présence même de tous les
instants. Tout ce qui existe se donne à voir dans la
perfection de son être. C'est ce qui est signifié en
particulier par l'emploi récurrent de l'adjectif divin
(dîos), qui vient qualifier non seulement les conduites
divines, non seulement les actions des hommes, mais aussi les
présences et les éléments du monde naturel. Sont
divins les fleuves et les pays; la mer est divine (XIV, 76; XV, 161;
XXI, 219, etc.), comme est divin le ciel, comme est divine l'aube aux
doigts de rose et à la robe safranée.
Tout se joue sur cette terre, dans cette lumière,
qui ne saurait être plus brillante dans aucun ailleurs.
L'évidence est dans la divinité et la luminosité
de cette présence.
Il existe bien dans le monde d'Hadès une forme de
survie, mais cette vie d'après la mort n'est qu'une vie
fantomatique, pâle et triste, obscure et froide. L'âme de
Patrocle s'envole « abandonnant la force et la
jeunesse » (XVI, 886-887). Ce sont les mêmes vers
exactement qui viennent dire la mort d'Hector en XXII, 363-364 :
« L'âme quitte ses membres et s'en va, en volant,
chez Hadès, pleurant sur son destin, abandonnant la force et
la jeunesse ».
Lorsqu'Achille voit venir à lui l'ombre de
Patrocle, il s'efforce en vain d'embrasser cette présence
nébuleuse qui lui échappe, et livre alors ces
commentaires désolés : « Ah, point de
doute, un je ne sais quoi vit encore chez Hadès, une
âme, une apparence, mais où n'habite plus la consistance
vitale » (XXIII, 103-104).
La vraie vie est ici, sous le soleil, sur cette terre,
dans cette intensité, cette plénitude et cette
excellence qui font l'évidence de l'héroïsme
homérique. Mais le destin des hommes est aussi d'être
meurtri par la souffrance et par les larmes.
III. Achille et
Hector : la tragédie de l'excellence
héroïque
Si l'excellence héroïque est une qualité
partagée dans le monde de l'Iliade, il est vrai aussi
qu'elle trouve une expression concentrée dans ces deux figures
d'exception : Achille et Hector. En eux, l'excellence est
à son summum, si l'on peut dire. Ils sont les meilleurs des
meilleurs. Or, précisément c'est en eux que se donne
à comprendre avec le plus d'intensité la
tragédie de l'héroïsme.
1. Deux formes
différentes d'excellence héroïque.
1. Deux filiations différentes.
Dans leur face à face, Achille et Hector
contribuent à dramatiser cette proximité entre les
dieux et les hommes qui constitue une donnée
déterminante de l'épopée.
S'il est aimé de Zeus, Hector n'est le fils ni d'un dieu, ni
d'une déesse. Achille, lui, est fils du mortel
Pélée et de la déesse Thétis. Héra
rappelle cette différence avec véhémence en
XXIV, 57-73, en s'indignant que l'on puisse attribuer la même
part d'honneur au fils d'un mortel et au fils d'une déesse
qu'elle aime et protège (mais l'épopée
n'invite-t-elle pas précisément à
reconnaître une même grandeur dans les deux héros
?).
Achille peut être réconforté par ces
nourritures divines, le nectar et l'ambroisie, que lui apporte
Athéna pour le soutenir alors qu'il ne veut plus s'alimenter
(XIX, 352-354). Il a des chevaux immortels que lui seul peut
aisément conduire (XVIII, 78).
Hector est le fils de Priam et d'Hécube. Il est
pleinement inscrit dans ce qui fait la vie humaine. Il a une femme,
Andromaque, un enfant, Astyanax (les adieux d'Hector à sa
femme et son fils, au chant VI (vers 390 et sv.) constituent l'un des
moments de l'Iliade pour nous les plus émouvants). Pourtant,
il arrive à Hector de rêver d'une filiation divine.
Poséidon l'accuse de prétendre « être
le fils du puissant Zeus » (XIII, 54). A la fin de ce
même chant XIII, nous entendons Hector livrer ce rêve
-qu'il sait impossible : « Je voudrais être
à tout jamais fils de Zeus porte-égide, enfant de
l'auguste Héra, et être honoré à
l'égal d'Athéna et d'Apollon ». L'excellence
d'Hector était si brillante qu'elle pouvait sembler relever
d'une ascendance divine. C'est son père lui-même, Priam,
qui le dit : « Hector, un dieu parmi les hommes, qui
semblait être non pas le fils d'un homme mortel, mais le fils
d'un dieu » (XXIV, 257-258).
2. Achille, le meilleur des Achéens, aristos
akhaiôn.
Ce titre est revendiqué par Achille
dès le début du poème (I, 411). Certains Grecs
peuvent donner le sentiment de prétendre aussi à cette
identité d'exception. Mais ni Diomède, ni Ajax, ni
Agamemnon lui-même ne sauraient finalement contester à
Achille cette supériorité dans l'excellence.
Voilà pourquoi d'ailleurs l'offense faite par Agamemnon
à Achille est si gravement ressentie. En lui prenant
Briséis, le roi des Achéens a enlevé une part
d'honneur à celui qui la méritait plus que tout autre,
au meilleur des Achéens, comme le dit Patrocle en XVI,
274.
3. Hector, le
protecteur de Troie.
En face d'Achille, Hector est le protecteur de Troie. On
lit dans le chant VI (402-403) que le fils d'Hector est appelé
Skamandrios par son père, mais Astyanax par les autres Troyens
(ce nom signifie « le roi protecteur de la
ville »), « parce que seul Hector
protégeait Ilion ». Etymologiquement d'ailleurs, le
nom Hector signifie « celui qui tient bon ». Le
même jeu sur le sens du nom de l'enfant est repris de
façon pathétique par Andromaque, au chant XXII,
après la mort d'Hector : « que de peines
attendent celui auxquels les Troyens donnent le nom d'Astyanax, parce
que c'est toi, toi seul qui protégeais leurs portes et leurs
hautes murailles » (XXII, 506-507). Dans la ville de Troie,
Hector est bien le meilleur des meilleurs. Voilà pourquoi sa
mort plonge sa cité dans une désolation
générale. Les Troyens comprennent qu'après la
disparition de celui qui la protégeait, leur ville ne
résistera plus longtemps aux guerriers
achéens.
2. Le prix
douloureux de l'impérissable gloire.
Pour ces héros d'excellence, la gloire
héroïque se paie cher : elle se paie de la vie. Or
rien sans doute n'est plus précieux que la vie...
Pour Achille, le destin a formulé cette
alternative héroïque avec une netteté sans
appel : ou bien le meilleur des Achéens connaîtra
le retour dans son pays d'origine et une vie longue sans la noble
gloire, ou bien il perdra la vie sous les murs de Troie, mais recevra
alors une impérissable gloire, un kléos aphtiton (cet
adjectif aphtiton signifie non périssable,
inflétrissable, non soumis au cycle de la vie et de la
mort).
C'est ce qu'Achille explique à l'ambassade
conduite par Ulysse et Nestor, au chant IX. Le passage est capital.
Dans ce moment, Achille est habité par sa lourde
colère. Mais ce qu'il dit n'est pas seulement le fait de cette
colère : « il n'est rien pour moi qui vaille la
vie (...). La vie d'un homme ne se retrouve pas : jamais plus
elle ne se laisse ni enlever ni saisir, du jour qu'elle est sortie de
l'enclos de ses dents » (401-410). Achille déclare
alors vouloir revenir vivre chez lui, dans cette contrée qui
s'appelle la Phtie (un nom qui désigne
précisément cette flétrissure de la vie soumise
à la mort : la vie dans la Phtie s'oppose ainsi au
kléos aphtiton).
Il n'était pas facile de choisir entre la douceur
de la vie et l'éclat de l'impérissable gloire.
Cette alternative héroïque est
éclairée par les propos que tient Sarpédon, le
fils de Zeus, qui combat aux côtés des
Troyens :
« Si échapper à cette guerre
nous permettait de vivre ensuite éternellement, sans que nous
touchent ni l'âge, ni la mort, ce n'est certes pas moi qui
combattrais au premier rang ni qui t'expédierais vers la
bataille où l'homme acquiert la gloire. Mais, puisqu'en fait,
quoi qu'on fasse, les déesses du trépas sont là
embusquées, innombrables, et qu'aucun mortel ne peut leur
échapper, allons voir si nous donnerons la gloire à un
autre, ou bien si c'est un autre qui nous la donnera à
nous. » (XII, 310-328)
Comme Achille, Sarpédon choisit
l'inflétrissable gloire pour échapper à ce qui
abîme la condition humaine, la vieillesse et la mort. L'option
héroïque relève ainsi d'une protestation
métaphysique. Le héros aime trop la vie pour accepter
qu'elle soit flétrie par le temps qui passe et meurtrie par la
mort qui vient. C'est pourquoi Achille et Sarpédon choisissent
la mort héroïque : elle confère une gloire
qui échappe à la mortalité.
3. le
rayonnement de la mort.
1. L'imminence d'une mort annoncée.
Au chant XVI, la mort de Patrocle vient brusquement
faire basculer la vie d'Achille. En perdant son ami le plus cher,
Achille entre lui-même dans l 'espace de la mort. Et pendant
les huit derniers chants, les signes se multiplient qui annoncent
l'imminence de cette mort, depuis longtemps programmée.
Thétis et Briséis pleurent la mort de Patrocle avec
autant d'émotion que s'il s'agissait d'Achille. Pour dire
à Thétis qu'il accepte sa demande, au chant XVIII,
Héphaïstos lui déclare qu'il forgera pour son fils
des armes éblouissantes, qui feront l'admiration de tous
lorsqu'Achille tombera sous les coups de « l'affreux
destin » (466-467). A la fin du chant XIX, Xanthe, l'un des
deux chevaux immortels d'Achille, rappelle à son maître
que le jour fatal est proche pour lui, par le fait de
« l'impérieux destin » (XIX, 409-410). Au
chant XXI, Achille tue le Troyen Lycaon en lui tenant ces paroles de
désespoir :
« Va mon ami, meurs à ton tour.
Pourquoi gémir ? Patrocle est bien mort, qui valait cent fois
plus que toi. Moi-même, tu le vois, je suis beau, je suis
grand, je sors d'un noble père, une déesse fut ma
mère : et néanmoins, la mort est sur ma
tête, et l'impérieux destin. » (XXI
106-110).
Avant d'être emporté par la mort, Hector
annonce à Achille qu'il va lui aussi bientôt mourir,
sous les coups d'Apollon et de Paris (XXII, 357-360). Le destin
d'Achille est d'être tué par une flèche de Paris.
Homère le fait comprendre mais l'Iliade choisit de ne pas
raconter la mort d'Achille : elle nous fait ressentir le frisson
de son imminence.
2. L'éclat
de la belle mort et la honte du cadavre outragé.
L'idéal héroïque appelle donc cette
mort glorieuse, une mort dans laquelle se manifeste paradoxalement
dans sa plus belle intensité tout ce qui fait la beauté
d'un corps humain.
Sur l'injonction de Zeus, les frères jumeaux
Sommeil et Mort, Hupnos et Thanatos, viennent enlever le corps de
Sarpédon, le lavent dans l'eau courante d'un fleuve, l'oignent
d'ambroisie, et le portent dans les prairies de la Lycie (XVI,
667-683).
Voyons mourir aussi Euphorbe, celui qui a tué
Patrocle : « Le sang trempe ses cheveux tout pareils
à ceux des Grâces, ses boucles, qu'enserrent l'or et
l'argent » (XVII, 51-52).
Comme le dit Priam, quand un jeune homme meurt dans la
fleur de son âge et de sa force, tout est beau, panta kala
(XXII, 73).
Tel est bien le cas lorsque meurt Hector. Tous les Grecs
qui l'entourent admirent la taille et beauté de ce corps
désormais inerte, avant de lui porter chacun un coup (XXII,
370-371).
Achille impose un traitement horrible au corps
d'Hector : il entend précisément priver Hector de
cette gloire qui s'attache au souvenir d'un corps qui, par son
éclat et sa beauté, témoignerait de l'excellence
héroïque. La vraie gloire demeure ainsi, dans la mort
même, célébration de la vie. Abîmer le
corps d'Hector, c'est mutiler le renom héroïque.
Or les dieux sont indignés par cette violence qui
déchire le corps d'Hector. Et ils interviennent pour le
préserver dans son intégrité éclatante.
Aphrodite oint le corps d'Hector d'une huile immortelle (de
l'ambroisie, comme pour le corps de Sarpédon), pour
éviter qu'Achille n'arrache cette peau en traînant le
cadavre derrière son char (XXIII, 186-187). Apollon, de
même, recouvre le corps d'Hector en le protégeant de son
égide d'or (XXIV, 20-21). En conduisant Priam vers la tente
d'Achille, Hermès peut lui assurer que le corps de son fils,
qui traîne pourtant à terre depuis douze jours, ne
présente aucun signe de corruption. Il le trouvera frais,
lavé, sans aucune blessure : « c'est ainsi que
les dieux bienheureux veillent sur ton fils, même mort. Il faut
qu'il soit cher à leur cur! » (XXIV,
416-423).
3. La seule immortalité : celle de la
célébration épique.
Les héros n'attendent pas d'autre survie
glorieuse que celle de la célébration épique.
L'épopée chantera l'intensité de la vie. Elle
chantera l'intensité de cette présence
héroïque dans la vie, de cette beauté de la vie
jusque dans la mort.
Mais dans le monde d'Hadès, il n'y a plus de
beauté, plus d'éclat, plus de lumière.
La mort glorieuse n'est pas une mort qui donnerait
accès à une autre vie : c'est une mort qui
confère son intensité la plus haute aux valeurs de la
vie. C'est donc une mort aussi qui donne une intensité
pathétique au regret de la vie.
Lorsque dans l'Odyssée, Ulysse rencontre
l'âme d'Achille, il commence par lui
« Jadis, de ton
vivant, nous t'honorions autant qu'un dieu,
Nous autres Grecs; et
maintenant, ici, parmi les morts,
Tu règnes de
nouveau : ne regrette donc pas la vie. »
L'âme d'Achille alors lui répond :
« Ne cherche pas
à m'adoucir la mort, ô noble Ulysse !
J'aimerais mieux être
sur terre domestique d'un paysan,
fût-il sans patrimoine
et presque sans ressources,
que de régner ici parmi
ces ombres consumées. »
Si la mort héroïque est ainsi le moment
où le héros gagne une impérissable gloire, les
regrets d'Achille commencent à nous dévoiler la
tragédie de l'héroïsme.
4. La
tragédie de l'héroïsme.
Les héros homériques sont d'abord
caractérisés par l'éclat lumineux qui
émane d'eux, mais ils sont aussi habités par l'ombre de
l'erreur et de l'excès. Pour être ébloui par cet
éclat, notre regard voit progressivement s'ouvrir des
profondeurs douloureuses et tragiques.
1. La colère
d'Achille.
Si elle est compréhensible, et peut-être
même légitime, cette colère fut certainement
désastreuse. Le poète nous le dit dès
l'ouverture de l'Iliade, qui commence par ces vers :
« Chante, déesse, la colère
d'Achille, le fils de Pélée, détestable
colère qui valut aux Achéens des souffrances sans
nombre et jeta en pâture à Hadès tant
d'âmes fières de héros, tandis que de ces
héros mêmes elle faisait la proie des chiens et de tous
les oiseaux du ciel. »
Le poème s'ouvre ainsi sur l'évocation
d'une colère désastreuse, qui fait le malheur des
Achéens. Le mot colère (mènis) est le premier
mot du premier vers. Le nom même d'Achille semble conduire
à ce noir constat. L'enquête philologique menée
par Gregory Nagy permet d'entendre en effet le nom Akhilleus comme un
nom composé issu de l'association de ces deux termes :
akhos et laos. Le mot akhos veut dire la douleur, le mot laos
signifie le peuple combattant. Achille est ainsi
désigné par son nom même comme celui dont le laos
éprouve de l'akhos, celui qui plonge son laos dans l'akhos. Et
le nom des Achéens, Akhaioi, pourrait s'entendre comme ceux
qui éprouvent l'akhos.
Au fil des chants, nous entendons bien souvent ce mot
akhos ou le mot synonyme algos qui font retentir cette douleur.
Achille dit par exemple à Patrocle dans le chant XVI (52 et
55) que l'affront imposé par Agamemnon l'a plongé dans
une atroce douleur (ainon akhos). Mais Patrocle venait lui dire
combien les Achéens souffraient eux mêmes dans la
bataille auprès des vaisseaux. « Ne t'irrite
pas », disait-il à son ami, « une si
grande affliction (akhos) a frappé les Achéens
(akhaious) ».
Tel est le cercle tragique : l'affront d'Agamemnon
a plongé Achille dans la douleur (akhos); cet akhos a
enflammé sa colère (mênis); et cette mènis
précipite dans l'akhos tout le peuple des Achéens.
Dans sa construction générale,
l'Iliade fait retentir cette colère catastrophique, qui
précipite Achille lui-même dans un malheur qu'il
n'envisageait pas : il voit mourir son ami Patrocle. A l'annonce
de cette mort, un nuage noir de douleur (akheos
néphélè) l'enveloppe et le cache (XVIII, 22). Et
lorsqu'elle vient consoler son fils, Thétis a des mots
accablants, qui soulignent l'ironie du destin : « Tout
est arrivé grâce à Zeus, ainsi que tu le voulais
quand tu demandais, les mains tendues vers le ciel, que tous les fils
des Achéens sentissent le besoin de toi et souffrissent un
sort outrageux » (XVIII, 75).
Ce n'est qu'après cet enchaînement de
désastres et de souffrances qu'Achille renonce à sa
colère. Thétis le lui demande au chant XIX (35) :
« Désavoue ta colère contre
Agamemnon ». La scène de réconciliation entre
Agamemnon et Achille intervient au cours de ce chant XIX :
« Atride, demande Achille au roi achéen, est-ce
vraiment le bon parti que nous avons pris tous deux, toi et moi,
quand, dans notre déplaisir, nous nous sommes enflammés
pour la querelle qui dévore les curs (...). A mon
courroux, je mets fin aujourd'hui » (XIX, 55-67).
Mais cette paix a les couleurs tristes du deuil.
2. Les erreurs d'Hector.
Du côté d'Hector aussi,
l'héroïsme prend une résonance douloureuse. Le
protecteur de Troie, en effet, accumule les erreurs de jugement. Dans
le chant XII, il refuse les conseils de prudence pourtant judicieux
présentés par Polydamas (231-250). Dans le chant XVIII,
une seconde fois, il méconnaît les avis raisonnables que
lui soumet Polydamas. Poydamas et Hector sont nés tous deux la
même nuit, précise alors le poète,
« mais le premier l'emporte beaucoup par son avis, le
second par sa lance » (252). Polydamas conseille le repli
dans la cité. Hector s'y oppose, et les Troyens
écoutent celui « dont l'avis fait leur
malheur » (311).
Hector n'entend pas davantage les conseils de prudence
que lui adresse le dieu Apollon au chant XX (376-378). Au chant XXII,
tous les Troyens se sont repliés derrière les murs,
Hector est seul devant les portes. Il n'écoute ni son
père Priam, ni sa mère Hécube qui le supplient
de ne pas aller seul affronter Achille, qui est beaucoup plus fort
que lui. Hector voit alors venir vers lui le « gigantesque
Achille » (XXII, 92) : il comprend enfin son erreur et
se dit à lui-même : « Maintenant que
j'ai, par ma folie, perdu mon peuple, j'ai honte devant les Troyens,
les Troyennes aux robes traînantes » (XXII,
104-105).
3. L'aveugle fureur du héros.
Quand leur cur est habité par le
ménos, les héros sont emportés par une fureur
qui prend des aspects démoniaques, comme s'il s'agissait d'une
énergie divine mais noire, comme s'il s'agissait d'un
sacré maléfique.
Patrocle est allé au delà des limites que
lui avait fixées son ami Achille. Il ne se contente pas de
dégager les bateaux et le grand mur, il se lance à la
poursuite des Troyens. Et le poète livre alors ce commentaire
« Pauvre sot ! ce fut là sa grande erreur. S'il
avait observé l'ordre du Péléide, il aurait
échappé à l'horrible déesse de la mort
noire » (XVI, 686-687).
Trois fois, Patrocle se lance à l'assaut du
rempart troyen, trois fois il est repoussé par Apollon
« Une quatrième fois encore, il bondit, pareil
à un dieu » (705). « Pareil à un
dieu » : l'expression est ici daimoini isos, semblable
à un daimôn. Il y a du divin dans ce daimôn, mais
peut-être aussi du démoniaque. Cette désignation
formulaire apparaît précisément lorsque le
héros est engagé sur les chemins de la démesure.
Apollon avertit alors Patrocle : « Arrière,
divin Patrocle, le destin ne veut pas qu'elle soit prise par ta
lance, la ville des Troyens ». Patrocle se retire... mais
revient presque aussitôt au combat pour affronter Hector,
devant les portes Scées. Trois fois à nouveau, il
s'élance; « une quatrième fois encore, il
bondit, pareil à un dieu (daimoni isos) mais, à ce
moment, se lève pour toi, Patrocle, le terme de ta vie.
Apollon vient vers toi... » (XVI,
786-788).
Daimoni isos : cette même désignation
concerne Achille, lui aussi emporté par la fureur
héroïque. Dans un premier affrontement, au chant XX,
trois fois il s'élance pour tuer Hector, mais trois fois
Apollon cache Hector derrière une épaisse vapeur;
« une quatrième fois encore, il bondit, pareil
à un dieu (daimoni isos) » (XX, 447), mais à
nouveau Hector lui échappe.Achille en est très
fâché et lui lance ces mots : « Et cette
fois encore, Phoebos Apollon t'a mis à l'abri ! Il faut que tu
l'invoques chaque fois que tu pars pour le fracas des lances
! » (451-452).
Au chant XXII, Apollon doit arrêter Achille qui le
poursuit avec acharnement : « Tu n'es qu'un homme, et
moi je suis un dieu. Tu n'as donc pas encore reconnu le dieu en moi,
et tu t'obstines en ta fureur ? » (XXII, 9-10). Et
Achille lui répond avec colère et arrogance.
La fureur guerrière conduit ainsi à la
démesure, à la déraison et à
l'aveuglement.
5. La fragilité de la vie.
1. L'obscurité du destin.
La grandeur héroïque n'a aucune prise sur
cette puissance obscure de la destinée qu'Homère
désigne par ces deux mots, moira et aîsa. La moira,
c'est la part attribuée à chacun en raison
d'arrêts impénétrables. Les Moires, dans la
tradition grecque, sont ces trois déesses, qu'on appelle aussi
les trois Parques, qui président à la vie et à
la mort des hommes.
L'aîsa est un mot qui semble désigner la
cause première, cette raison déterminante qui de
façon énigmatique détermine le cours des choses
et le destin des mortels. Les dieux eux-mêmes sont soumis
à ces décisions qui demeurent d'autant plus opaques
qu'elles ne relèvent d'aucune volonté clairement
dessinée.
Dans le chant XX, Poséidon sauve Enée,
parce que sa mort serait contraire au destin (huper moiran -vers
336). Pourquoi Hector reste-t-il seul devant les murs de Troie pour
affronter Achille ? parce qu'il est paralysé par un destin
funeste, par une moira destructrice (XXII, 5). Le texte
homérique met souvent en jeu la métaphore d'une
destinée filée par les dieux, et par des puissances
plus impérieuses encore que les dieux de l'Olympe. La vie et
la mort de chacun reposent sur les genoux des dieux, comme le dit
Hector à Achille (XX, 435) : les dieux tiennent sur leurs
genoux le fuseau du destin.
Une autre image est celle de cette balance d'or que Zeus
déploie dans le chant XXII, pour mettre en acte une
décision qui ne lui appartient pas : sur les deux
plateaux « il place les deux déesses du
trépas douloureux, celle d'Achille, celle d'Hector (...); puis
prenant la balance par le milieu, il la soulève, et c'est le
jour fatal d'Hector qui, par son poids l'emporte, et disparaît
dans l'Hadès. » Aussitôt Apollon
« abandonne » Hector. L'heure de sa mort a
sonné (XXII, 208-213).
2. Les errances de l'erreur.
Soumis à cette puissance devant laquelle ils ne
pèsent rien, les hommes se trouvent aussi jetés sur les
chemins douloureux de l'erreur. Ils peuvent être comme
aveuglés par l'intervention d'un pouvoir qui les
dépasse.
Dans le chant XIX, Agamemnon explique longuement, devant
Achille et devant les chefs achéens, pourquoi il n'est pas
coupable de cette décision folle et désastreuse qui a
provoqué la colère du fils de Pélée, et
plongé les Grecs dans la désolation :
« C'est Zeus, c'est le Destin (Moîra), c'est Erinys
qui marche dans la brume qui, à l'assemblée, m'ont
soudain dans l'âme une folle erreur (atè). Erreur
(Atè) est fille aînée de Zeus ; c'est elle, la
maudite, qui fait errer tous les êtres » (XIX,
87-91). Agamemnon raconte comment Atè avait été
expulsée de l'Olympe par Zeus, qui, trompé par
Héra, s'était vu pris lui-même dans les rets de
l'erreur. Le roi des dieux avait jeté Atè, du haut du
ciel étoilé, et l'avait fait tomber au milieu des
mortels, parmi lesquels elle chemine désormais pour leur
malheur.
L'épopée nous invite ainsi à
mesurer cette fragilité que l'éclat
héroïque ne peut faire oublier, et que peut-être
même la lumière de la gloire vient souligner. Les
héros ne peuvent rien contre cette puissance indéfinie
qui décide de leur mort, ils ne peuvent rien non plus contre
ces égarements qui viennent les habiter.
3. Le désir des larmes.
On comprend toute la résonance que prennent ces
déplorations et ces larmes qui envahissent le chant XXIV.
Priam est allé demander à Achille le corps d'Hector, il
lui a demandé de penser à son propre père, et
Achille s'est trouvé envahi par le désir des larmes
(vers 507). Le vieux roi Priam a tout perdu : tous ses enfants
sont morts, sa ville tombera bientôt sous les coups des Grecs,
car celui qui en était le protecteur vient d'être
tué par Achille. De son côté le fils de
Pélée a vu mourir son plus cher ami, il sait qu'il va
bientôt mourir lui-même, il sait qu'il ne reverra plus
son père.
Cette scène est le sommet de
l'épopée. La haine pourrait exploser entre ces deux
hommes. Priam a devant lui celui qui a tué son fils. Achille a
devant lui le père de celui qui a tué Patrocle. Mais
par la volonté de Zeus, l'éclat de la
générosité et de la gloire vient se poser au
cur même de la désolation. Zeus a donné
à Priam la force d'aller rejoindre Achille et a demandé
à Hermès de conduire le vieux Roi jusqu'à la
tente du meilleur des Achéens. Il a voulu aussi accorder
à Achille la gloire (le kûdos) de rendre à Priam
le corps d'Hector (XXIV, 110). Nous sommes ici devant une occurrence
exceptionnelle de ce mot grec, kûdos, qui tout au long de
l'épopée, comme le mot kléos, avait
célébré la force qui se manifeste au cur
de la bataille. Achille et Priam se rencontrent dans un espace qui
n'est plus celui du duel héroïque. Cette communion est
fragile, mais infiniment précieuse.
Le poète nous dit, en deux reprises, que Priam et
Achille demeurent habités par une douleur qui risque de les
conduire à « violer l'ordre de Zeus »
(XXIV, 670 et 686). Les larmes de Priam s'adressent à Hector,
celles d'Achille à Patrocle et à
Pélée : les deux hommes ne pleurent pas vraiment
ensemble, ils pleurent à côté l'un de l'autre.
Néanmoins ils sont bien réunis par ces larmes, ils
déplorent tous deux la fragilité et la finitude de la
condition humaine.
4. La mélancolie d'Homère.
Si elle chante la gloire des hommes,
l'épopée accueille ainsi cette mélancolie qui
lui confère sa beauté la plus profonde. La grandeur
héroïque ne fait pas oublier cette fragilité qui
demeure notre part commune.
Figés par la douleur, aussi immobiles qu'une stèle de
pierre, les chevaux d'Achille pleurent la mort de Patrocle, et Zeus
se désole : « Pauvres bêtes ! pourquoi
vous ai-je donc données à sire Pélée - un
mortel !- vous que ne touchent ni l'âge, ni la mort ? Est-ce
donc pour que vous ayez votre part de douleurs avec les malheureux
humains ? Rien n'est plus misérable que l'homme entre tous les
êtres qui respirent et qui marchent sur la terre »
(XVII, 443-447). Il se trouve plusieurs moments au fil de
l'épopée où se répète ce constat
attristé. Le Troyen Glaucos dit ainsi au Grec
Diomède : « Il en est des hommes comme il en
est des feuilles des arbres » (VI, 145), et Apollon
déclare à Poséidon : « Tu me
dirais que j'ai l'esprit atteint, si je partais en guerre contre toi,
pour des mortels pareils aux feuilles des arbres » (XXI,
462-464).
Dans le chant XXIV, lorsqu'il « a satisfait
son besoin de sanglots », Achille dit à Priam :
« On ne gagne rien aux plaintes qui glacent le cur,
puisque tel est le sort que les dieux ont filé pour les
pauvres mortels, vivre dans le chagrin » (XXIV,
524-536).
En nous emportant dans le déploiement de son
chant, l'épopée nous a conduits devant cette
mélancolie. Mais elle ne cultive pas la
déréliction. Le vieux roi Priam et le premier des
Achéens ont appris avec quelle violence le destin pouvait
déchirer le fragile bonheur des hommes... et pourtant vient ce
moment d'une intensité exceptionnelle où leurs regards
se croisent et où le temps s'arrête :
« Le fils de Dardanos, Priam, admire Achille : qu'il
est grand et qu'il est beau ! à le voir, on dirait un
dieu. De son côté, Achille admire Priam, le fils de
Dardanos; il contemple son noble aspect, il écoute sa
voix » (XXIV, 629-639). La grandeur et la beauté
continuent à briller au cur de la tristesse la plus
désolée. Le destin des hommes est de souffrir, mais
cette souffrance n'altère pas l'excellence
héroïque. La condition humaine est pitoyable, mais
demeure chez les plus grands, chez les meilleurs, cet éclat
admirable. Et la mélancolie d'Homère ne revêt
jamais les couleurs du désespoir : elle garde le
rayonnement d'une mélancolie lumineuse.
Dans la Chartreuse de Parme, Fabrice vient un
jour à se demander : « Suis-je un héros
sans m'en douter ? ». C'est une question qui ne
se pose jamais dans l'Iliade, et ne saurait s'y formuler.
L'héroïsme de l'épopée s'impose comme une
donnée première, dans son évidence naturelle et,
en ce sens, il n'est pas problématique.
Fabrice évolue dans un univers social où
dominent les petits intérêts et les calculs. Il ne
trouve la vraie grandeur que dans la solitude de la prison, dans le
silence de la Chartreuse et dans l'éblouissement de l'amour.
Autour de lui, le monde est dégradé. Le grand critique
Georg Lukacs opposait le monde plein et rayonnant de
l'épopée à l'univers du roman :
« Le roman, écrivait-il, est l'épopée
d'un monde sans dieux ». Dans La Chartreuse de Parme,
en effet, le monde s'est obscurci, il est devenu
problématique. La vie y a perdu l'immédiateté
qu'elle avait dans l'univers de l'épopée. Dans
l'Iliade, les dieux sont présents, ils habitent, comme
les hommes, un monde lumineux.
Mais nous l'avons vu, si le chant de
l'épopée célèbre la gloire des hommes, il
révèle aussi la fragilité de cet
héroïsme rayonnant.
L'Iliade nous conduit devant cette interrogation
aussi simple que profonde : en quel moment Achille est-il pour
nous le plus grand et le plus beau, le plus intensément
héroïque, lorsqu'il tue Hector, ou lorsqu'il prend la
main du vieux Priam ? Lorsqu'il brille de tout l'éclat de ses
armes, et de toute l'ardeur du ménos qui l'habite ? Ou
lorsqu'il pleure en éprouvant dans son cur la finitude
de la condition humaine ?
Tel est sans doute le pouvoir de la littérature,
qui trouve dans l'Iliade une expression qu'on aimerait dire
originelle : elle invite à penser la vie, elle ouvre un
espace de méditation. L'Iliade n'est pas seulement
célébration de l'héroïsme, elle invite
à penser l'héroïsme.
Les héros eux-mêmes savent que leur vrai
bonheur ne réside pas dans l'affirmation présente de
leur excellence héroïque, car leur destin, comme le
destin de tous les mortels, est de connaître la souffrance. Le
vrai bonheur des héros est de penser qu'ils resteront dans la
mémoire des hommes par le pouvoir du chant
poétique.
Achille, Hector, Priam et tous ces hommes d'excellence
pourraient ainsi dire ce que déclare Hélène,
cette femme si belle et si majestueuse qu'« elle a
terriblement l'air, quand on l'a devant soi, des déesses
immortelles » (III, 158) et qui pourtant se trouve
être, par la volonté des dieux, la cause première
d'une guerre désolante : « Zeus nous a fait un dur
destin, afin que plus tard nous soyons chantés des hommes
à venir » (VI, 357-358).
Yves Touchefeu. Séminaire CPGE, Rabat, 22-23 septembre 2000
Pour ne pas alourdir cet exposé, je n'ai pas indiqué point par point les références sur lesquelles s'appuyaient les réflexions qui sont ici présentées.Je dois beaucoup à tous les livres cités en bibliographie.
Indications bibliographiques
1. Traduction de Paul Mazon, édition Folio, avec une
préface de Pierre Vidal-Naquet.
2. Traduction de Paul Mazon, accompapnée du texte grec et de
notes -très intéressantes- d'Hélène
Monsacré, dans la collection « Classiques en
poche », Les Belles Lettres, 1998, avec,en préface,
deux articles de Jean- Pierre Vernant sur le thème de la
« belle mort ».
3. Traduction de Frédéric Mugler, Babel, n°171,
1995. -(traduction en vers de quatorze pieds).
1. Gregory
Nagy, Le meilleur des Achéens, la fabrique du
héros dans la poésie grecque archaïque,
&emdash;trad. française, Des Travaux / Seuil, 1994.
Une étude savante des mots et des traditions qui
résonnent dans l'Iliade.
Une perspective qui relève à la fois de la philologie
et de l'anthropologie culturelle.
2. James Redfield, La Tragédie d'Hector, Nature et
culture dans l'Iliade, trad. française 1984,
Flammarion.
Une étude très riche qui éclaire
l'épopée en la mettant en rapport avec la
tragédie.
3. Jean-Pierre Vernant, « La Belle mort et le cadavre
outragé », dans L'individu, l'amour, la mort,
Soi même et l'autre en Grèce ancienne,
Gallimard, Bibliothèque des Idées, 1989.
Une étude qui a été déterminante pour
mettre en lumière le motif héroïque de la belle
mort, et pour faire comprendre toute la résonance de
l'horrible traitement infligé par Achille au corps
d'Hector.
4. Nicole Loraux, Les expériences de Tirésias, Le
féminin et l'homme grec, Gallimard, nrf/essais,
1989.
Plusieurs chapitres de ce grand livre éclairent le monde
homérique, et ce problème de l'héroïsme
dans son rapport avec le féminin :
-« Le lit, la guerr », p. 29-53.
-« Crainte et tremblement du guerrier », p.
92-107.
-« Blessures de virilité », p.
108-123.
5. E. R. Dodds, Les Grecs et l'irrationnel, trad. fr.
« Champs » Flammarion, 1977.
Les deux premiers chapitres sont directement consacrés
à l'Iliade, et étudient dans une perspective
anthropologique le rapport des hommes et des dieux :
« Les excuses d'Agamemnon »; « De
"civiliation de honte" à "civilisation de
culpabilité" ».
6. Marcel Conche, Essais sur Homère, PUF,
Perspectives critiques, 1999.
Quinze articles courts, clairs et pénétrants sur
l'Iliade.
Parmi eux : « 2. L'éclaircie
d'Homère »; « 3.
L'évidente »;
« 7. La fougue du guerrier » ;
« 8. Hélène »;
« 9. Briséis »;
« 10. La disproportion d'Achille »;
« 11. L'âme de Patrocle »;
« 13. L'humanité d'Homère »;
« 15. Atè l'Aveuglante ».
7. Emile Benvéniste, Le Vocabulaire des institutions
européennes, Editions de Minuit, 1969.t. 2 (Pouvoir,
droit, religion) .
Pour éclairer certains mots qui sont très importants
dans l'Iliade, en particulier :
-I, 4 : « L'autorité du roi » (le
verbe kraino) ;
-I, 5 : « L'honneur et les honneurs » ( les
mots géras et timè);
-I, 6 « Le pouvoir magique » (les mots
kléos et kûdos);
-I, 7; « kratos »
-III, 4, « Le vu » (le verbe eukhesthai et
le nom eûkhos ).
8. Richard Broxton Onians, Les origines de la pensée
européenne -sur le corps, l'esprit, l'âme, le monde, le
temps et le destin (1951) trad. franç. Le
Seuil, « L'ordre philosophique », 1999.
De nombreux chapitres de ce livre très dense, mais tout
à fait lisible, éclairent le monde de
l'Iliade.
9. Odette Touchefeu-Meynier, Homère, un
héritage, Documentation photographique, n° 8013,
La Documentation française, 2000.
Un dossier présentant des analyses synthétiques, avec de très belles illustrations, accompagné par un matériau pédagogique (Les Projetables) constitué de douze diapositives et de six transparents.
10. Pierre
Vidal-Naquet, Le Monde d'Homère, Perrin,
2000.
Un livre qui présente clairement des réflexions denses
sur l'Iliade et sur l'Odyssée.